Guts of Darkness

01 décembre 2013

Guts of Darkness

Chronique

Attention, chaud devant, disque volant ! Ivre, fou, glouton, ché-per ! Froussards s’abstenir; dans ce grand-huit où volent plumes et éclats de mélodies évoquant derviches d’Asie et d’orient, il y a de quoi être pris de vertiges et de haut-le-cœur. Quel drôle d’accueil, déjà : une chorale lo-fi et pochetronnée jumelée par une guitare vue à travers une lentille fish-eye. Mon conseil : entamez direct par le plat de résistance, Raymond, pièce certes plus riche mais surtout furieusement dansante. Si la notion de tube à un sens dans le domaine, ô combien mal gardé, du rock in opposition moderne, alors c’en est un, et qui ne concède rien de sa folle expérimentation.

Quand une voix moussante vient entonner « tu sais ou on est ? dans l’espaaace… » sur un riff Bunglien comme Trey Spruance himself ne les ose plus, on a envie de les croire sur parole, et on ne regrette pas une seule seconde que le chant en français soit ici la règle. Les titres laissent penser à un album-concept sur les aventuriers-explorateurs, personnalités hors-normes et passionnantes de l’histoire, réelle ou rêvée. Et ça se tient à merveille, car un même sens du baroudage parcourt la musique, qui ne revient que rarement sur ses pas. Elle semble déferler avec vélocité et facétie le long des rythmiques rocailleuses, telle une rivière de montagne (Rio en espagnol), rebondissant à chaque encaissement, chaque virage, dans une interminable descente toujours jouissive… Sans cesse dévalant ses multiples chausses-trappes, et ce sans jamais lasser (maintenant, répétez cette phrase 5 fois). Ce qui vu la longueur et la densité – et le style pratiqué, reconnaissons-le – n’était pas du tout gagné d’avance. Peut-être est-ce l’humour et le côté intrinsèquement ovniesque du groupe ? Mais on l’entend finalement assez peu ici, car tout est emporté par cette folle six-cordes, toujours à cheval entre riff et solii, alpaguant la rythmique tel un cow-boy ferait d’une vachette Alésienne. Il n’y a rien en trop dans ces verbiages de wah-wah, ces tricotages hypnotiques, ces drôles de ruades portées par ce batteur déployant des trésors de loufoquerie. Avec peu d’effets et beaucoup de technique (pour le coup, pleinement justifiée), c’est fou tout ce qu’ils arrivent à faire. Il n’était pourtant pas évident de rendre compte avec clarté de la complexité et de la puissance de constructions comme Raymond (ou ‘Raymond il a perdu sa casquette’, mantra digne de Faust), qui sur scène prennent des dimensions assez massives. Tournant sans relâche en Europe et aux USA depuis quelques années, le groupe a eu de quoi rôder les mécaniques de ces morceaux, et le risque était qu’elles se retrouvent étriqués dans le studio et donc sur disque. Nenni : le studio Bienvenue au Tibet (décidément) a fait des merveilles, allouant au groupe un espace et une prod aérienne nécessaires à l’amplitude barge de ses compos-fleuves. Ça le fait, ça le fait même grave. Seule minuscule ombre qu’on pourrait trouver à ce tableau à tiroirs : la tracklist semble chercher à nous perdre quelque peu, disséminant des pièces plus courtes parfois moins enthousiasmantes, dont cette fameuse entrée en matière. Car en réalité, l’album consiste surtout en 4 longs marathons, tous époustouflants, et qui auraient peut-être suffi à faire un album solide. Si Ulysse est mis sur son 31, avec un développement orientalisant superbe, que dire de Butch et Modestine, qui modulent de façon psychédélique en diable, voire inquiétante ? Mon petit doigt me dit qu’on réécoutera encore ces pièces-là dans quelques années avec la même délectation que d’autres grandes heures du progressif, celles qui ont vieilli avec panache… A découvrir d’urgence ! (samedi 27 juillet 2013)

dariev stands